
Il n'y a sans doute
pas de personnage plus paradoxal dans le rap français que Booba, et personne qui puisse autant symboliser ce qu'est le rap français.
On l'a d'abord connu au sein duo
Lunatic, monument du rap underground (produit par leur label indépendant
45 Scientific, leur album "
Mauvais Oeil" n'en sera pas moins rapidement disque d'or, tout comme le premier album solo de Booba). Et pourtant, on le retrouve quelque temps plus tard signé chez
Barclay, au sein d'
Universal, la plus grosse des majors.
On l'a connu hardcore à ses débuts, textes trop violents pour passer en radio. On le voit ensuite se convertir au refrain r&b chanté (Kanya Samet sur
Destinée) pour passer enfin sur Skyrock. On le verra même, fin 2006, sur le plateau de la Star Academy.
Pour moi,
Booba est aujourd'hui le rappeur français qui sait le mieux manier la plume, qui sait le mieux faire sonner les mots. Raison de plus pour
regretter qu'il gâche son talent avec des paroles glorifiant la thune et la violence.
Cela ne l'empêche pas d'avoir déjà plusieurs classiques à son actif, comme
Repose en paix,
Strass et paillettes, ou
Boulbi. Ce dernier titre, qui représente bien la nouvelle orientation crunk de B2O, est sans doute le plus gros hymne rap français depuis
Seine Saint-Denis Style (Suprême NTM, 1998) ou
Art de rue (Fonky Family, 2001).
Booba symbolise bien les affrontements communautaires dans le rap d'aujourd'hui. Fils d'un sénégalais musulman et d'une marocaine juive, son métissage est source de diverses attaques à la limite du racisme.
Ainsi, quand MC Jean Gab'1 s'en prend à lui (comme à de nombreux autres rappeurs français) dans son célèbre
J't'emmerde, c'est en disant que celui-ci n'est "
même pas renoi (noir)
même pas rabza (arabe)
, Juste une jaune d'oeuf mal ssé-ca". Rohff, autre rappeur à succès ira même jusqu'à déclamer dans
À quoi bon sert (un morceau de Kamelancien) que "
MC envers toi j'ai pas d'estime comme la race à ta mère envers la Palestine".
Mais Booba lui-même donne parfois dans ce genre d'attaque : "
Les négros sont déclassés par Pokora Diam's et Sinik. La honte négro, tu rends compte négro ?" (
Le D.U.C.) ; Sinik lui répondra dans
L'homme à abattre "
Hey, si t'es métis, t'es forcement un peu babtou (=blanc)" ; Booba précisera dans
Carton rose (le nouvel épisode du clash entre les deux rappeurs) que "
Ma réponse n'a rien d'ethnique, ne vous méprenez pas" et "
Je ne te clashe pas car tu es blanc mais j'vais te niquer ta race".
Autre point où le parcours de Booba est assez symbolique du rap actuel, la religion. Ce sera
l'une des principales raisons de la séparation de Lunatic : Booba, pas très pratiquant, jugeant que la violence du rap était incompatible avec la sagesse de la religion, avait de plus en plus de mal avec le trip religieux de son comparse Ali. Il n'y a qu'à voir les agissements de Kery James et de Rohff pour voir le paradoxe entre la sagesse censée être apportée par la religion (se traduisant par des textes donneurs de leçons) et le comportement revendiqué comme étant "hardcore".
Venons-en au dernier point sur lequel Booba est assez symbolique de certains rappeurs :
le rapport à l'argent. Pour B2O, le rap c'est avant-tout un business. D'ailleurs, s'il a quitté
45 Scientific, lorsqu'il a signé chez Universal, alors qu'il en était un des fondateurs, c'était pour créer
son propre label Tallac Records, essentiellement destiné à la production de ses albums distribués par la major, ce qui lui rapporte évidemment beaucoup plus d'argent. Autre source importante de revenus, la
marque de vêtements ünkut, qu'il a créé en 2004. Aujourd'hui, l'ancien rappeur underground semble prêt à se vendre si cela lui permet de gagner de l'argent, telle sa
participation à un titre de Tony Parker (
Top of the game) qui sent plus le gros cachet que l'amour de l'art.
Surtout, l'amour qu'a Booba pour l'argent se ressent dans ses textes et ses vidéos. Il aime parler de ses grosses bagnoles, il aime se montrer dans ses clips médaillon en avant, souvent devant une voiture ou des filles plutôt dénudées.
I AM dit que les artistes hip-hop de ce type font du "
rap de droite" ("
Munitions, flingues et balles, c'est du rap de droite / Femmes soumises ou à poils, c'est du rap de droite…"). Je ne suis pas trop fan d'I AM d'habitude, mais je trouve qu'ils ont cette fois tout à fait raison.
Le bling-bling, le besoin de montrer qu'on a de l'argent, l'individualisme, c'est cette façon d'être qui rapproche ce genre de rappeur des attitudes de droite.
J'y ai repensé il y a quelques jours en tombant sur
une interview qu'a donnée Booba à Brain Magazine : "
Moi, je suis pour que chacun lève son cul et essaie de s’en sortir et si t’es pas bien là où t’es et bien barre toi ailleurs, la terre elle est grande. Je suis pas resté assis sur un banc à attendre le R.M.I. Moi, j’attends rien de l’Etat. Ceux qui se reposent sur l’Etat sont des assistés. La sécurité sociale, le R.M.I, c’est très bien mais ça a créé une génération d’assistés. Les mecs ont zéro ambition, leur seule ambition c’est de gratter, de bosser six mois et de toucher le R.M.I.".
Cela ressemble beaucoup au discours de Sarko contre la France qui triche et qui lèse la France qui se lève tôt, vous ne trouvez pas ?