Humour et liberté d'expression

Je suis tombé samedi après-midi sur Patrick Sébastien : portait d'un bluffeur, sur France 3. Le documentaire revenait notamment sous la polémique « Casser du noir ».

Plantons le décor. Nous sommes en 1995. Pendant des mois de campagne électorale (présidentielle et municipale), il avait été mis à l'écart, interdit de sketchs politiques, pour une séquence où Nicolas Sarkozy était le petit chien d' Édouard Balladur. Inconcevable pour TF1 (et pour son très balladurien directeur de l'information, Gérard Carreyrou, aujourd'hui éditorialiste ultra-sarkozyste de France Soir) qui fait clairement campagne pour le premier ministre.
Sébastien revient donc en septembre 1995, avec Osons. Le concept ? Beaucoup de provocation mâtinée d'humour potache. Et dedans, une parodie de « Casser la voix » de Patrick Bruel.
C'est « Casser du noir ». Aux paroles racistes puisque chantée en imitant Jean-Marie Le Pen.

Évidemment du second degré. Mais la droite balladurienne veut sa peau, et la gauche morale la voudrait bien aussi. Grosse polémique lancée par Le Parisien.
Finalement, plaintes de la LICRA et du MRAP. Et condamnation pour « incitation à la haine raciale ». On sait bien que c'est du second degré, mais c'est trop dangereux, des gens pourraient le prendre au premier degré.

Assez symbolique de la judiciarisation de l'humour apparue dans cette période-là. À la même époque, TF1 est condamnée pour une blague raciste dans les Grosses Têtes. Quelques années plus tôt, Henry Chapier, en poursuivant Éric Blanc pour une imitation un peu trop homophobe, faisait disparaître le comique noir de la télévision.

Je suis plutôt pour les lois encadrant la liberté d'expression, condamnant les propos racistes. Mais qu'on ne touche pas à l'humour, tant que celui-ci n'est pas qu'un prétexte (évidemment, si Le Pen, dans ses meetings, fait du racisme sous couvert d'humour, oui, là c'est condamnable). L'ordre moral m'emmerde terriblement.

Pour moi, il y a deux types de sketchs utilisant le racisme :
  • ceux basés sur des clichés racistes (Michel Leeb qui fait l'Africain ou l'Asiatique, voire, d'une certaine manière, le fameux sketch du colon israélien à papillotes de Dieudonné) qui ne me font pas rire ;
  • ceux caricaturant le racisme pour le dénoncer par l'absurde.
On peut citer notamment « Les vacances à Marrakech », sketch hilarant de Guy Bedos et Sophie Daumier, incarnant des touristes racistes se plaignant que la ville marocaine soit « pleine d'Arabes ». Mais tout le monde ne comprenait pas le second degré : face à quelques racistes emballés et quelques Arabes indignés, Bedos tenta d'abord d'expliquer le sketch, avant de le retirer de son répertoire, fatigué de tout cela.

Autre exemple, le fameux « On me dit que des juifs se sont glissés dans la salle ? » de Pierre Desproges. L'humoriste y va à fond dans les clichés, profitant qu'on ne puisse le suspecter d'antisémitisme. Assez révélateur de notre époque : lorsqu'une version officielle du sketch est publiée sur Dailymotion, c'est dans une version très coupée encadrée par une introduction d'Antoine De Caunes pour poser le contexte, et un reportage montrant que Desproges est vraiment contre l'antisémitisme… comme s'il était nécessaire de le préciser.

Finissons maintenant par Dieudonné. Qui a quasiment disparu de la télévision depuis son sketch du colon israélien sur Fogiel.
J'ai longuement parlé de Dieudonné et de sa dérive antisémite sur ce blog. Mais je fais parfaitement la différence entre le Dieudonné politique (qui a un discours franchement d'extrême-droite) et le Dieudonné humoriste (qui est sans doute le plus doué de notre époque).

Pour moi, le sketch chez Fogiel est anti-israélien, mais sûrement pas antisémite. Accessoirement, il est raté, pas du tout préparé, et le message politique qu'il contient est franchement navrant.

Je me souviens très bien de la polémique engendrée. Notamment d'avoir entendu à la radio, le lendemain, une auditrice faire appel à l'histoire de l'Holocauste, de manière à comparer guère subtilement le sketch d'un humoriste et les atrocités des nazis. Totalement stupide.
Malgré une affaire antérieure, rien ne pouvait alors laisser penser que Dieudonné était antisémite. Malheureusement, il nous a vite donné tort, qualifiant ses agresseurs de « négriers reconvertis dans la banque, le spectacle, et aujourd'hui l'action terroriste ».

Si je comprends que les télévisions ne veulent plus parler politique avec Dieudonné (à cause de tous ses dérapages antisémites), j'ai du mal à comprendre pourquoi se priver de son talent comique. Surtout vu le nombre d'humoristes pas drôles (Virginie Hocq, Jamel Comedy Club, Camille Combal, etc.) squattant notre télé.




Commentaires

  1. Finement analysé, docteur VinZ.
    Vrai, on vit quand même une époque sacrément bizarre, où si le censure n'existe pas un instant, la peur du trop de liberté fait que les êtres eux-mêmes se censurent.
    Ouais, l'humour politique, évacuée du débat comme me semble l'être la politique elle-même.

    RépondreSupprimer
  2. Et oui, les comiques, c'est quand y en a plusieurs que…

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Modération des commentaires sur les articles de plus de deux semaines

Posts les plus consultés de ce blog

Les éditorialistes menteurs : Colombani sur Sanders

Get A Kool, un festival raté

Karoutchi et les amalgames au fascisme et à Vichy