mardi 18 décembre 2007

Suisse : le nationaliste Christophe Blocher (UDC) écarté du Conseil Fédéral, son parti passe dans l'opposition

(publié également sur le blog de prochoix)

Les élections législatives suisses qui se déroulaient le 22 octobre dernier ont vu la large victoire de l'UDC, le parti de la droite nationale suisse : en fort progrès à 29,0% (le plus fort score d'un parti suisse aux législatives depuis 1919, contre 26,6% en 2003) suite à une campagne axée contre les musulmans et les étrangers, elle a mis le Parti Socialiste, son principal rival, à près de 10 points (19,5%, contre 23,3% en 2003).

Forte de son succès et de son poids encore grandissant dans la nouvelle assemblée (désormais 62 sièges au Conseil national, contre 43 aux socialistes), l'UDC se voyait déjà imposer ses vues quelques semaines plus tard, lors des votes du parlement pour le Conseil fédéral (le gouvernement fédéral), où 2 de ses membres sont représentés (il y a au total 7 conseillers fédéraux).Le premier conseiller fédéral UDC, Samuel Schmid, est membre depuis 40 ans de ce qui n'était à l'époque qu'un parti agrarien de centre-droit. Avec la prise de pouvoir des populistes au sein du parti dans les années 90, Schmid s'est retrouvé parmi les modérés, minoritaires. Mais quand il s'agira de désigner un nouveau conseiller fédéral UDC en 2000, c'est lui que le parlement suisse choisira, plutôt que les candidats officiels du parti. Le second, Christoph Blocher, fut justement le principal artisan de la radicalisation nationaliste et populiste du mouvement (contre l'Union Européenne, les homosexuels, les étrangers, les musulmans, etc.), d'abord dans son canton de Zürich puis, suite à ses succès locaux, au niveau national.
Quelques jours après la victoire, Ueli Maurer, le président du parti, proposait le départ de 3 des 7 conseillers fédéraux en place, dont Schmid, officiellement au nom du renouvellement, mais surtout parce que le départ de Schmid aurait pu permettre d'élire un UDC plus "blochérien" à sa place. Mais tous les ministres en place ont voulu continuer leur mission. Tant pis pour Maurer.
C'est le mercredi 12 décembre qu'avait lieu l'élection des membres du Conseil Fédéral par le Parlement. A priori, la séance devait se dérouler tranquillement, et voir la réélection des conseillers actuels.
Mais la gauche rêvait de se débarrasser de Blocher, ce nationaliste dont les succès répétés donnent une si mauvaise image de la Suisse à l'étranger. La majorité des démocrates-chrétiens (centristes) s'opposait également au renouvellement du mandat du zurichois. Après négociations entre les partis, il était décidé de soutenir, contre Blocher, la candidature d'Eveline Widmer-Schlumpf, une modérée de l'UDC (comme Schmid), peu connue, qui avait été contactée et n'avait pas dit non ; puis il a encore fallu convaincre le reste des démocrates-chrétiens et quelques radicaux (droite libérale) qui, s'ils ne considèrent pas Blocher comme un danger fasciste, ne supportent plus qu'il ait gardé ses méthodes partisanes et provocatrices dans son rôle de ministre.
Pourquoi présenter Widmer-Schlumpf, qui était relativement peu connue, et pas un candidat d'un autre parti plus au centre ? Parce qu'il s'agissait de chasser Blocher, pas l'UDC (qu'il fallait ménager en apparence pour mieux y semer la zizanie). En réalité, c'était le Vert Luc Recordon que la gauche rêvait de faire élire à la place du leader populiste, mais elle s'est vite rendu compte que celui-ci n'aurait aucune chance d'obtenir la majorité. Même avec l'appui des centristes, il aurait manqué quelques voix venues de la droite libérale, qui n'auraient pas accepté que le centre de gravité de politique se déporte vers la gauche à cette occasion. En réalité, un seul profil pouvait pour réunir une majorité contre Blocher : il fallait un candidat UDC, bien de droite, mais fréquentable (pas blochérien), pour contenter tout le monde. Et surtout prêt à trahir la principale figure de son propre parti. C'était le cas de Widmer-Schlumpf, et il n'y avait pas l'embarras du choix.
Peu avant le vote, les Verts annoncent qu'ils retirent la candidature de Luc Recordon. Ceux qui ne font pas partie de la combine s'interrogent. Ils comprendront très vite ce qui se joue : au premier tour, Widmer-Schlumpf (non candidate) devance Blocher (seul candidat déclaré), mais n'obtient pas la majorité absolue à cause des votes blancs ou nuls ; cela sera cependant fait dès le second tour. Dès lors, tout le monde s'interroge : va-t-elle accepter son élection, confirmer sa "trahison" ? Difficile alors de le savoir : elle n'est pas sur place (n'étant pas une élue fédérale) mais dans son canton. Elle veut réfléchir avant de rendre sa décision. On lui fait alors comprendre qu'on présentera un démocrate-chrétien contre Blocher (et que son parti risque donc de perdre un Conseiller fédéral) si jamais elle refuse. Cela joue.
Le lendemain (jeudi 13 décembre), le délai de réflexion qu'elle avait demandé étant écoulé, Eveline Widmer-Schlumpf se rend à l'Assemblée pour annoncer qu'elle accepte son élection.
Les blochériens à la tête de l'UDC n'apprécient guère l'éviction de leur leader, et encore moins que Schmid et Widmer-Schlumpf cautionnent celle-ci en ne démissionnant pas. Caspar Baader, le chef du groupe UDC, vient rapidement annoncer que son parti retire son soutien à ses deux conseillers fédéraux, ce qui ne leur facilitera pas la tâche (surtout pour la nouvelle venue Widmer-Schlumpf).
L'UDC, dont Blocher devrait reprendre la présidence, se situe désormais dans l'opposition parlementaire. Une décision venue d'en haut qui est loin de faire l'unanimité.
Quelles seront les conséquences réelles pour le parti ? Ses adversaires rêvent que la zizanie actuelle conduise à une scission, mais cette hypothèse retombera aussi vite l'émotion suscitée par ce mini-séisme politique : chaque tendance de l'UDC a trop besoin du poids électoral de l'autre pour prendre ce risque.
Tout cela est-il vraiment néfaste pour l'UDC ? Est-ce un bon calcul à long terme que de "relâcher" un populiste si doué que Blocher ? L'opposition n'est-elle pas plutôt une aubaine pour les populistes, leur permettant de taper sur leurs adversaires bien plus librement ? C'est ce que semble croire l'un d'eux, Oskar Freysinger. «En restant au gouvernement, nous n'aurions pas pu réitérer le score de 29% obtenu aux élections fédérales d'octobre. Hors du gouvernement, nous dépasserons les 30% en 2011». Optimisme de façade ou anticipation ?
L'éviction de Blocher est en tout cas le premier gros revers de l'UDC, qui ne cessait de progresser et de conquérir les lieux de pouvoir depuis 15 ans en agitant la peur de l'étranger.

lundi 17 décembre 2007

Il est fort, quand même

Grosse grève dans les transports ? Il divorce.
Il va en Chine ? Il emmène sa mère.
Tout le monde râle contre la réception de Kadhafi ? Il se montre avec Carla Bruni dans un endroit rempli de monde (Disneyland Paris).

On savait qu'il utilisait sa vie privée, ses proches, pour sa communication politique.
Mais là ça devient indécent.
Que nous sortira-t-il quand tout le monde râlera contre le contrat de travail unique ?

samedi 15 décembre 2007

Vers la fin du bilinguisme électoral en Alsace-Moselle : tant mieux !

Vous ne le savez peut-être pas, mais en Alsace et dans certains cantons de Moselle, les candidats ont la possibilité de faire acheminer aux électeurs la traduction de leur documents électoraux en allemand (vous pouvez en voir des exemples lors des dernières élections présidentielles). Cela était évidemment utile il y a quelques décennies lorsqu'une large partie de la population locale ne parlait pas le français, mais cela n'a plus de sens aujourd'hui.
Notre langue est le français, c'est notre Constitution qui le dit.

Par conséquent, le bilinguisme électoral n'est qu'un archaïsme qu'il serait normal de supprimer.
Cela allait-il enfin se faire cette année ? Voici ce qu'indiquait le memento à l'usage des candidats aux prochaines municipales :
Dans les départements du Bas-Rhin et du Haut-Rhin et dans 19 cantons de la Moselle, les instructions qui prévoyaient la possibilité de joindre à la circulaire en français envoyée aux électeurs une circulaire en allemand qui était la traduction de la précédente sont supprimées à compter du 1er janvier 2008. Seule la circulaire en français sera donc acheminée par la commission de propagande.
Mais, apparemment, le ministère de l'intérieur aurait fait partiellement marche arrière. Je ne trouve pas de source précise pour l'instant, mais apparemment les professions de fois en allemand pourront être encore distribuées (mais pas remboursées ?).

Pourquoi cette marche arrière ? Parce que l'Alsace est le département le plus à droite de France, et surtout celui où l'extrême-droite réalise ses meilleurs scores (près de 30% aux dernières élections régionales en ajoutant le score de la liste FN à celle de la liste Alsace d'Abord). Et donc les politiques locaux, pour ne pas se mettre à dos cet électorat identitaire, ont fait remonter leur mécontentement jusqu'à la ministre.

Les revendications linguistiques non-fondées sont l'arme politiquement correcte des "identitaires" : ce n'est pas une facilité linguistique qu'ils défendent, ils trouveraient scandaleux qu'on imprime des tracts électoraux en arabe (ce qui, il faut le dire, serait encore plus stupide).
En effet, la défense de l'identité linguistique qu'ils brandissent n'est dans ce cas qu'un faux-nez de celle de l'identité ethnique.

samedi 1 décembre 2007

Belgique : Bruxelles-Hal-Vilvoorde pour les nuls

La Belgique s'est encore enfoncée un peu plus dans la crise politique depuis le vote de la scission de l'arrondissement Bruxelles-Hal-Vilvoorde mercredi 7 novembre (où les députés flamands ont profité de leur majorité numérique). Les négociations, qui étaient déjà très compliquées, le sont devenues encore plus, ce qui a certainement pesé sur la décision du leader flamand Yves Leterme de renoncer (une nouvelle fois) à sa tâche de formateur d'un gouvernement.

Mais au fait, c'est quoi Bruxelles-Hal-Vilvoorde (BHV) ?

J'avais déjà expliqué rapidement le problème, je vais tenter de le faire ici plus en détail et de la manière la plus pédagogique possible.
Pour commencer, situons-nous à l'échelle de la Belgique.
D'après sa constitution, le Royaume est un état fédéral :
  • 3 régions : la Wallonie (au sud), la Flandre (au nord), Bruxelles-capitale (au milieu)
  • 3 communautés : française (=francophones), flamande, germanophone
  • 4 régions linguistiques : langue française (presque toute la Wallonie), langue néerlandaise (la Flandre), langue allemande (les communes les plus à l'est de la Wallonie) et bilingue français/néerlandais (Bruxelles-capitale)
L'administration des communes se fait dans la langue de leur région linguistique. Cependant, dans certaines communes où la proportion de locuteurs d'une autre langue est assez forte (ce qui est fréquent près des frontières linguistiques), ces derniers ont ce qu'on appelle des facilités (qui leur permettent d'obtenir des documents administratifs dans leur langue).

La Wallonie et la Flandre sont divisées en 5 provinces chacunes. Sur la carte qui suit, les 5 provinces flamandes sont en jaune, et les 5 wallones en rouge. La région bruxelloise (seulement 19 communes) n'est pas divisée en provinces).
Carte des provinces de la BelgiqueUn peu d'histoire : la scission du Brabant, un précédent

De 1830 (date de formation de la Belgique) à 1995, la Belgique ne comptait que 9 provinces, avec un Brabant qui regroupait les provinces actuelles du Brabant wallon et du Brabant flamand ainsi que Bruxelles-capitale.

Une frontière linguistique avait été créée en 1932 entre les territoires des langues française et néerlandaise, puis fixée en 1963 (à l'occasion, des communes flamandes majoritairement francophones ont été rattachées à des provinces wallones, et inversement). Cette frontière sera ensuite utilisée lors la création des régions wallone et flamande.

La province du Brabant restait donc la seule traversée par cette frontière, à cheval sur 2 régions, puis sur 3 lors de la création de Bruxelles-capitale en 1989. Mais, suite aux révisions constitutionnelles faisant dépendre les provinces des régions et non plus de l'état, cette situation n'était plus possible et le Brabant fut scindé.
Cette scission est assez forte de symboles, puisque le Brabant est le coeur de la Belgique, aussi bien géographiquement qu'historiquement (les couleurs du drapeau belge viennent de celles du duché de Brabant, l'hymne national s'appelle la Brabançonne -et pas la Marseillaise).

BHV, à cheval sur Bruxelles et sur la Flandre

Comme les autres provinces belges, la province du Brabant flamand est divisée en arrondissements : celui de Louvain (Leuven en néerlandais) à l'est (en rouge) et celui de Hal(Halle en néerlandais)-Vilvoorde (en noir). Chacun de ces deux arrondissements regroupe 30 communes.
Pour les élections législatives (à la proportionnelle), les circonscriptions électorales utilisées sont désormais les provinces. Partout, sauf dans l'ancienne province du Brabant ! Ici, on a conservé les 3 arrondissements électoraux d'avant la scission : Nivelles (qui a donné le Brabant wallon), Louvain, et Bruxelles-Hal-Vilvoorde, qui est le seul de tout le pays à réunir des communes de régions différentes (les 19 de la capitale et les 30 flamandes de Hal-Vilvoorde).

BHV et les francophones de la périphérie bruxelloise

Quand la Belgique a accédé à son indépendance en 1830, le pouvoir de ce pays majoritairement flamand a été exercé par l'élite francophone, qui a imposé le français dans l'administration, au détriment des dialectes flamands (ce qui nourrit encore aujourd'hui les ressentiments flamands contre les francophones). La capitale Bruxelles, alors majoritairement flamande, a donc eu besoin de francophones pour faire fonctionner son administration, ce qui a attiré les Wallons et poussé certains flamands de Bruxelles à faire apprendre à leurs enfants le français. Aujourd'hui, 85% des Bruxellois sont francophones.

La capitale continue d'attirer les francophones, y compris dans les communes flamandes de sa périphérie. BHV permet à ces derniers de voter aux législatives pour des partis francophones comme s'ils habitaient dans la région-capitale.
Les flamands, qui veulent l'intégration linguistique de ceux qui résident sur son territoire (pour éviter que la "tache d'huile" francophone bruxelloise ne se répande trop en Flandre), réclament la fin de BHV. Inversement, les francophones, qui veulent protéger les droits des leurs, font tout pour prolonger la situtation.

BHV, dernier rempart de l'unité belge ?

Si les francophones refusent la scission de BHV, c'est aussi et surtout pour le symbole que cet arrondissement représente. Après le découpage de la Belgique en régions linguistiques, après la scission de la province du Brabant, BHV reste la dernière zone géographique qui réunit des communes majoritairement francophones et d'autres majoritairement néerlandophones.
Pour les partis flamands, il s'agit de faire sauter ce symbole. Les partis francophones, bien plus attachés à l'unité de la Belgique, voient d'un mauvais oeil sa disparition programmée.

Scission de BHV contre élargissement de Bruxelles ?

Cependant, les francophones sont bien conscients qu'ils doivent renoncer à ce résidu du passé, que la Cour d'arbitrage (cour constitutionnelle) a de toute manière jugé en 2003 incompatible avec l'utilisation des provinces comme circonscriptions pour les élections législatives.

Les francophones se résignent à scinder BHV, mais ne veulent pas le faire sans compromis. Les Bruxellois plus encore. Ce qu'ils réclament en échange, c'est l'agrandissement de Bruxelles aux 6 communes majoritairement francophones de sa périphérie (en bleu sur la carte) : Kraainem, Drogenbos, Linkebeek, Rhode-Saint-Genèse, Wemmel, et Wezembeek-Oppem.

Les flamands sont très réticents à l'agrandissement de Bruxelles, parce que cela ferait perdre ces 6 communes à leur région, mais surtout parce que l'intégration de Rhode-Saint-Genèse désenclaverait la capitale, qui toucherait désormais la Wallonie, ce qui unirait les francophones.

La scission de BHV est cependant plus simple à réaliser que l'agrandissement de Bruxelles : si une modification des circonscriptions peut être votée avec une majorité simple au Parlement, il faut une majorité aux deux tiers pour modifier les frontières entre les régions.

Le vote du 7 novembre 2007 et ses conséquences

En Belgique, l'opposition francophones-néerlandophones est plus forte que l'opposition droite-gauche. Le moindre problème linguistique se transforme vite en affrontement entre les blocs linguistiques.

C'est ce qui s'est passé le 7 novembre. Quelques jours auparavant, les partis flamands avaient posé un ultimatum : si aucun accord de gouvernement n'était pas trouvé avant cette date, ils voteraient la scission de BHV en commission de l'Intérieur de la Chambre.
Et, en effet, tous les représentants flamands ont voté pour. Tous les francophones sont partis avant le vote, puisqu'ils sont de toutes façons moins nombreux.

Heureusement, la Constitution belge prévoit des protections qui permettent à une communauté linguistique de retarder le processus de mise en oeuvre d'une loi si elle s'estime lésée. La scission n'entrera donc pas en application immédiatement.

Cette décision a profondément perturbé les négociations pour la mise en place d'un gouvernement, qui n'avaient pas besoin de cela (elle durent déjà depuis juin !). Le formateur Yves Leterme (celui qui est chargé de la formation du gouvernement) a perdu de sa crédibilité en n'étant pas capable d'empêcher son parti (le premier flamand) de passer à l'acte, les partis francophones s'estiment trahis, et les partis flamands ont grillé leur plus belle carte (ils ne pourront plus brandir la menace BHV).

Depuis 3 semaines, les négociations gouvernementales continuaient tout de même à avancer. Mais, après un premier échec et une première démission d'Yves Leterme de son poste de formateur en août, la dynamique retrouvée depuis dans les discussions semble avoir été grippée par le vote sur BHV. Lassé de tout cela, Leterme a posé ses conditions pour continuer. Comme en août, c'est le cdH (centre-gauche francophone) qui a refusé de céder. Et Leterme a donc demandé à nouveau au roi qu'il lui retire sa charge de formateur.